
Ces robots qui nous ressemblent
Quand le design devient un enjeu d’acceptation sociale
Planète Robots, #95, Jan–Feb 2026
L'article montre que pour accepter un robot humanoïde, plutôt que de s'attarder sur ses performances techniques, nous sommes davantage attentifs à la cohérence entre son design, son comportement et nos projections psychologiques (émotions, archétypes, culture). Des phénomènes comme la Vallée de l'étrange y jouent un rôle clé.
Dès la conception, les choix éthiques et culturels sont déterminants pour que les robots s'adaptent aux contextes et aux valeurs humaines, plutôt que l'inverse
Version originale complète
IntroductionComportement, interaction et psychologie : le miroir de nos attentesAu-delà de l'apparence : le réalisme des comportements
L'Uncanny Valley : transformer une contrainte en opportunité
L'approche du designer : Des émotions primaires au projections subjectives
Le robot comme compagnon : projections et archétypes
Le robot genré : l'Anima et l'AnimusEsthétiques et styles visuels : une galerie des possiblesComment approcher une classification
Les styles selon le contexte d'utilisation
Les designs ambiguës à maîtriser
La voie de la neutralitéContexte socioculturel et éthique : Les enjeux du designUn paradoxe face à l'inconnu
Les variations culturelles géographiques
Premières réponses aux questions éthiques liées à la "promesse" du design
Itérations d'architectures et réglementationConclusion : choisir les robots que nous méritons
IntroductionDepuis un peu plus d'un an, portés par de nouvelles start-ups, les réseaux sociaux se sont emparés d'une nouvelle fascination : des robots humanoïdes boostées à l'IA aux comportements troublants de réalisme. Ces démonstrations spectaculaires posent de nouvelles questions de société. Jusqu'où voulons-nous qu'une machine nous ressemble ? Quelle autonomie souhaitons-nous laisser à ces futurs "assistants" ? Quel degré de confiance pouvons-nous leur accorder ?Pour la plupart d'entre nous, ces interrogations relevaient hier encore de la science-fiction. Pourtant depuis plusieurs décennies, elles font le quotidien d'une poignée de professionnels de la santé et de leurs patients équipés de prothèses et orthèses avancées. Car à travers une collaboration quotidienne, l'utilisateur créer un attachement avec sa main bionique ou son exosquelette de marche. Ces prolongements de leur corps transforment cette question fonctionnelle en interrogation profonde sur notre humanité même.Aujourd'hui, nous franchissons ce seuil dans d'autres domaines. Ce retour d'expérience se transpose parfaitement au cas général du robot humanoïde, qu'il s'agisse d'un assistant domestique ou d'un cobot industriel. Ces machines ne sont plus de simples curiosités techniques, elles s'apprêtent à partager nos espaces de vie, nos lieux de travail, peut-être même nos moments d'intimité.Des acteurs français comme Enchanted Tools ou Wandercraft, inspirés par l'excellence d'Aldebaran, développent une vision singulière de cette robotique : une "Humanoid French Touch" où l'esthétique dialogue avec l'usage. Sur d'autres continents, nos ingénieurs sont recherchés et reconnus pour apporter une valeur qualitative dans leur développement. C'est l'héritage de notre culture d'un design soigné, où chaque détail d'un objet doit raconter une histoire de manière implicite, créer du sens. Cette identité prend sa source dans cet artisanat du luxe "à la française" qui fait déjà notre renommée mondiale depuis plusieurs siècles.La question n'est donc plus "pouvons-nous créer des robots humanoïdes ?", mais "quels robots voulons-nous créer ?". Car derrière chaque choix de design, une peau translucide ou opaque, des yeux expressifs ou neutres, une voix chaleureuse ou mécanique, se cache une projection de ce que nous sommes, d'un idéal que nous recherchons ou d'une peur que nous tentons d'apprivoiser. Nous acceptons (ou pas) une machine intelligente non pas simplement parce qu'elle fonctionne, mais parce qu'elle résonne avec notre identité et nos valeurs.
Comportement, interaction et psychologie : le miroir de nos attentes
Au-delà de l'apparence : le réalisme des comportementsUn robot peut avoir l'apparence la plus séduisante, il sera rejeté si son comportement trahit nos attentes. Prenons un exemple simple comme la vitesse de mouvement. Un bras robotique qui se déplace trop rapidement et bruyamment dans un espace partagé déclenche un réflexe de peur, même s'il est objectivement sûr. À l'inverse, un robot trop lent frustre et perd en crédibilité. Il existe une "chorégraphie" acceptable, variable selon les contextes.L'expressivité faciale constitue un terrain miné. Nous scrutons inconsciemment 43 muscles faciaux pour décoder les émotions humaines. Un robot qui en simule 15 peut sembler expressif… ou profondément faux. Pire encore, le timing des expressions décalées, un sourire qui persiste trop longtemps, un regard qui ne cligne jamais, génèrent un malaise diffus. C'est le cœur de l'Uncanny Valley.La voix porte une charge émotionnelle considérable. Les assistants vocaux actuels comme Alexa ou Siri ont soigneusement calibré leur ton : suffisamment humain pour être agréable, suffisamment artificiel pour ne pas tromper. Mais quand cette voix émane d'un corps, l'attente change radicalement. Nous avons moins de tolérance pour une voie artificielle provenant d'un robot humanoïde que d'un haut-parleur.Le langage corporel des bras et la dextérité manuelle en particulier jouent un rôle crucial. Nos mains accomplissent sans qu'on y pense des gestes variés d'une complexité stupéfiante : saisir un œuf sans le briser, serez la main d'un collègue, transvaser des liquides entre deux récipients, manipuler un tournevis avec force et précision, soulever un pack d'eau minérale… Les robots humanoïdes actuels progressent rapidement dans ce domaine, mais restent loin de notre agilité naturelle. Cette limitation influence fortement les usages envisageables et l'acceptation sociale.
L'Uncanny Valley : transformer une contrainte en opportunitéLe concept de la "vallée de l'étrange" (Uncanny Valley), formulé par le roboticien japonais Masahiro Mori en 1970, décrit un phénomène troublant : notre empathie pour les robots augmente avec leur ressemblance humaine… jusqu'à un point critique où elle s'effondre brutalement. Un robot stylisé comme Pepper ou Mirokaï nous attendrit. Un robot avec un visage presque humain comme Sophia nous trouble. Mais un humain réel nous rassure totalement.

The Uncanny Valley : la vallée de l'étrange met en relation le degré de ressemblance humaine d'un objet ou d'un être avec l'affect qu'il suscite chez l'observateur.Pourquoi cette chute ? Plusieurs hypothèses coexistent. L'explication évolutionniste suggère que nos ancêtres devaient détecter les signes de maladie ou de mort imminente. Un visage ou une main presque humain mais légèrement "faux" activerait ces alarmes ancestrales. L'hypothèse cognitive pointe une dissonance. En observant une apparence humaine, notre cerveau attend un comportement humain complet. Tout détail "anormal" crée une rupture et focalise l'attention.Alors comment dépasser cette vallée ? Certains chercheurs suggèrent que l'Uncanny Valley n'est qu'une phase temporaire. Plus nous côtoierons des robots réalistes, plus notre cerveau s'adaptera progressivement. D'autres pensent que la vallée sera franchie par un évènement contraint et soudain, obligeant à assumer l'artificialité au quotidien. Dans les deux cas, « l'affinité » ressentie face à un robot reste un critère subjectif et global, qui dépend pour chacun de multiples facteurs (culture, exposition, contexte…) qui évoluent avec les générations.De la même manière, la courbe inversée présentée ici, associant une personne malade ou en situation de handicap visible à une méfiance ou un rejet, ne décrit aucune réalité objective ni souhaitable : elle ne fait qu'illustrer des réflexes instinctifs primaires ou des à-priori sociétaux inconscients, et non un jugement sur la valeur, l'humanité ou l'acceptabilité de ces personnes. Heureusement ces biais sont le plus souvent atténués, voire annulés, par la connaissance, l'empathie et nos actions solidaires au quotidien.D'ailleurs, la main bionique destinée aux personnes amputées y contribue, mais pas de la façon dont Mori l'envisageait. Dans son essai, il ne cite la prothèse myoélectrique que comme un exemple de ce qui bascule dans la vallée : sa ressemblance presque parfaite avec une main réelle, trahie par sa froideur ou la rigidité de sa poignée, provoque un malaise plutôt qu'une adhésion. Certains chercheurs ont d'ailleurs reproché à ce passage une vision validiste, faisant peser sur la personne handicapée la responsabilité du trouble ressenti par l'observateur.
C'est pourtant l'inverse qui se produit aujourd'hui : en généralisant les prothèses et exosquelettes comme des objets de soin, d'autonomie et de performance, nous changeons le regard porté sur la technologie humanisée. Cette valorisation positive, née des usages médicaux, prépare probablement le terrain pour une meilleure acceptation des robots humanoïdes.Et effectivement, aujourd'hui, nous constatons qu'en humanisant progressivement la technologie à travers les cas d'usage des prothèses et exosquelettes, nous préparons le terrain pour mieux accepter les robots humanoïdes.
L'approche du designer : Des émotions primaires au projections subjectivesJusqu'à présent, les designers utilisaient le modèle de Don Norman pour associer différents éléments de design à ces trois niveaux cognitifs plus ou moins profonds.Le Design Viscéral met l'accent sur l'apparence et les premières impressions. Il est sensé déclencher l'envie de posséder un objet esthétiquement attractif.Le Design Comportemental insiste sur l'ergonomie, la performance et l'expérience utilisateur. Il est sensé déclencher l'envie de contrôler un objet qui nous donnerait l'impression de devenir plus intelligent vis à vis des autres personnes.Le Design Réflexif traite de l'image de soi et des connexions émotionnelles avec des souvenirs et expériences passées. Il est sensé déclencher l'envie de compléter son persona avec un objet qui permet de raconter une histoire sur soi, à la manière d'un miroir de notre inconscient et de notre égo. C'est ce design qui permet d'installer des objets dans la durée.A la manière d'une poupée russe, ces trois niveaux d'émotion s'emboitent du plus superficiel au plus profond et permettent au designer d'adapter son modèle à l'utilisateur suivant le type d'interaction recherché.

Dans le cas du design d'un robot, plus il se rapproche de la forme "humanoïde", plus les projections émotionnelles sont fortes, universelles et atteignent directement la couche "réflective" la plus réceptive de l'esprit.Ceci explique cet engouement général sur le sujet, et justifie la légitimité de chacun d'avoir une opinion, plus ou moins éclairée. Cette approche permet également d'expliquer en partie la théorie de la vallée de l'étrange. Un animatronique zombi dans un parc d'attraction raconte une histoire sombre à laquelle on ne veut pas s'identifier, sauf le jour d'halloween.Mais surtout, cette position particulière du robot humanoïde impose au designer une responsabilité.Il a l'obligation de penser minutieusement son modèle, tout en prenant en comptes les contraintes de l'architecture mécatronique et la limite mécanique des matériaux. Notre environnement est très varié et parfois hostile. Une fracture se répare, la peau cicatrise, mais un robot a besoin d'un réseau de "garagistes spécialisés" avec une logistique de pièces détachées, comme dans l'automobile. Ces contraintes obligent souvent à le designer à faire des compromis et s'éloigner des ambitions initiales, au risque de glisser vers la vallée de l'étrange.
Le robot comme compagnon : projections et archétypesPour comprendre notre future relation avec les robots humanoïdes, observons nos "compagnons" actuels.A commencer par notre voiture ou autre moyen de transport individuel, qui depuis plusieurs générations, a toujours été considérée comme une extension de notre identité. Un compagnon serviable à qui nous attribuons souvent des propriétés humaines, un surnom, un caractère, comme un miroir de notre personnalité. Sportive, sobre, familiale, luxueuse, décapotable, elle dit quelque chose de nous aux autres et à nous-même.Nos animaux de compagnie sont également des compagnons de vie fidèles. Votre chien vous accueille avec une joie sans mesure à chaque retour. Il ne juge pas, ne trahit pas, offre une présence inconditionnelle, voir même une oreille attentive. C'est aussi ce que recherche les utilisateurs de Chatbot IA depuis l'arrivée de ChatGPT et c'est ce qu'on peut attendre des robots humanoïdes personnels.Vous l'aurez compris, nos robots humanoïdes ne seront pas de simples possessions : nous y projetons des dimensions psychologiques de nous-même. Carl Jung, Docteur en psychiatrie et fondateur de la psychanalyse, parlerait d'archétypes : le Compagnon fidèle, le Protecteur, le Serviteur dévoué… Autant de schémas de pensés et de comportements innés que nous avons enrichis avec notre éducation, notre expérience et que nous suivons inconsciemment suivant la situation ou le besoin d'interaction.Les robots humanoïdes s'inscrivent naturellement dans ces schémas mentaux préexistants. Un robot d'assistance aux personnes âgées active dans notre inconscient l'archétype du Soignant, et nous attendons de lui qu'il se comporte comme tel. Mais attention, si le design est maladroit, il peut basculer vers celui de l'enfant irresponsable ou du surveillant procédurier, déclenchant méfiance et rejet.

Statues conservées au Musée National d'Archéologie d'Athènes. Les dieux de l'olympe de la mythologie grec ont largement inspiré les modèles de Jung qui s'est également intéressé aux autres mythologies d'Extrême Orient ou d'Amérique du Sud.Petit disclaimer : Contrairement à ce qu'on peut lire couramment, Carl Jung n'a jamais défini une liste figée de 12 archétypes, mais plutôt des modèles illustrant des exemples précis. Il a été un précurseur de la psychanalyse, une science subjective car variable d'un sujet à l'autre, une science inexacte comme toute branche de la médecine, mais statistiquement représentative d'une certaine réalité, quand elle est pratiquée par des professionnels expérimentés.
Depuis cette époque il y a plus de 60 ans, d'autres chercheurs ont poussé ses travaux et défini des listes d'archétypes segmentées, parfois limité à 8 voire plus, parfois avec des sous-classes ou des paires d'opposés, sans doute utiles pour certains travaux ou certains contextes. Mais il existe aussi de nombreuses "médecines parallèles" et autres vendeurs de rêves qui se sont approprié ces modèles et son image "scientifique" comme un argument d'autorité. A l'heure d'internet et du déballage d'opinions, il devient difficile de retrouver ses idées fondamentales et les limites de ses travaux, sauf bien entendu à lire ses ouvrages originaux et garder l'esprit critique.
Le robot genré : l'Anima et l'AnimusParmi tous les archétypes, Carl Jung insiste particulièrement sur les archétypes de l'Anima (modèle féminin) et l'Animus (modèle masculin) comme forces complémentaires primaires de notre psyché. Ces dimensions se retrouvent dans le design de nombreux robots humanoïdes, souvent de manière involontaire, et influencent puissamment nos réactions. Précisons que ces archétypes, genrés ou non, varient d'un individu à l'autre, d'une génération à l'autre, ou d'un pays à l'autre, suivant le référentiel de chacun.L'approche mythologique féminine "Anima" : Elle puise dans l'imaginaire d'une "créature divine bienveillante". Le film "Metropolis" (Fritz Lang, 1927) présente l'iconique Maria, transformée en robot (dont l'esthétique inspira ensuite C-3PO). Plus récemment, le robot Ava dans "Ex Machina" (Alex Garland, 2014) a largement influencé Sophia (Hanson Robotics) et Ameca (Engineered Arts). Une autre variante apparaît dans "Alita: Battle Angel" (Robert Rodriguez, Jon Landau, James Cameron, 2019), avec un design magnifiquement réalisé par Vitaly Bulgarov.

Ces robots humanoïdes féminisés, avec leurs traits délicatement sculptés, leur peau translucide ou une texture de céramique finement détaillée, évoquent les statues de déesses antiques prenant vie. L'objectif ici est de créer des robots collaboratifs où les traits féminins favorisent certains "savoir-être" pour capter l'attention, fédérer autour d'un projet ou d'un évènement, accompagner avec empathie et bienveillance, transmettre un savoir ou une vision.Cette esthétique séduit par sa "noblesse", mais peut aussi provoquer une méfiance spontanée, inconsciente. Suivant a propre expérience, un utilisateur peut craindre une forme de condescendance de la part du robot, voir redouter un syndrome d'Hubris, cette prétention à rivaliser avec le divin qui basculerait dans le mépris de l'humain et de ses faiblesses.L'approche mythologique masculine "Animus" : Elle correspond à la démarche inverse. Dans la plupart des mythologies, les dieux masculins exercent des pouvoirs destructeurs, maintenant l'ordre par la menace du chaos. Les robots conçus sur ce modèle sont nombreux en science-fiction. Les films "Terminator" (James Cameron, 1985), "RoboCop" (Paul Verhoeven, 1987), "Avengers : L'ère d'Ultron" (2015) mettent en scène des robots aux traits "Alpha" qui cherchent à imposer leurs règles par la force en semant la désolation dans un futur dystopique sombre.

En pratique, ce type de design présente un intérêt limité pour une réelle collaboration homme-machine. On observe parfois des effets d’annonce avec un robots humanoïdes sous stéroïdes portant fièrement un uniforme de police ou de l'armée. Mais pour le moment, leur fragilité, leurs temps de réaction et leur autonomie dans les prises de décisions sensibles les rendent peu adaptés en opération. Les forces de l’ordre et les armées privilégient des approches avec une morphologie plus adapté à la réalité du terrain et un contrôle humain.
Esthétiques et styles visuels : une galerie des possibles
Comment approcher une classificationIl existe de nombreuses tentatives de classification de la morphologie des robots. Loin des approches originales et anecdotiques du zoo-morphisme (robots animaux) ou du phyto-morphisme (robots végétaux), les robots humanoïdes relèvent d'un anthropomorphisme fonctionnel. Leur forme humaine leur permet de s'adapter à un environnement conçu par et pour des humains. C'est pourquoi ils arrivent dans notre quotidien, encore faut-il que nous les acceptions à nos côtés.Cette acceptation dépend d'un facteur clé, la prévisibilité, car nous éprouvons naturellement une méfiance face à l'inconnu. L'adoption d'un robot fonctionnel repose donc sur la cohérence entre ce que nous imaginons qu'il va faire et ce qu'il fait réellement. Pour que cette promesse soit tenue, il faut une harmonie entre l'apparence du robot, la "promesse" qu'elle évoque dans notre référentiel, et son efficacité finale.Observons les robots humanoïdes actuels, qu'ils soient réels ou fictifs. Leur diversité visuelle raconte autant d'histoires différentes. Le contexte d'utilisation permet de les classer de façon pragmatique en distinguant plusieurs styles de design, chacun porteur d'une promesse, voire d'une symbolique plus profonde.
Les styles selon le contexte d'utilisationLe style industriel robuste :Il revendique la transparence technique. Calvin 40 (Wandercraft) ou Digit (Agility Robotics) exposent leurs servomoteurs et leurs biomécaniques particulières. La tête est simplifiée ou inexistante, les préhenseurs sont rudimentaires et spécifiques aux tâches à accomplir.

Calvin 40 de WandercraftCette honnêteté visuelle rassure car ces robots ne dissimulent rien, ils sont des outils avant d'être des compagnons. C'est l'esthétique privilégiée dans l'industrie, où les cobots doivent inspirer confiance par leur prévisibilité dans une gamme de tâches prédéfinies et un environnement contrôlé. Ils sont d'ailleurs en cours d'intégration, comme chez Amazon ou Renault, et s'intègrent facilement dans les équipes.L'évolution vers un utilitaire robuste augmenté :Elle améliore le style industriel. La biomécanique humaine a été poussée pour s'adapter à un environnement plus varié et à des tâches plus complexes. De grande taille, la proportion de ces membres se rapprochent davantage de l'humain, les préhenseurs gagnent en dextérité, les moteurs plus puissants permettent de soulever des objets trop lourds pour un humain, des capacités dynamiques sont dignes d'un athlète de haut niveau.

Atlas Version 1 de Boston DynamicsCes projets restent à l'échelle du prototype pour des équipes de R&D car le cout d'acquisition et d'entretien est trop élevé pour des applications commerciales. L’esthétique reste très mécanique avec des composants apparents. Cette discordance peut surprendre voire inquiéter car nous percevons une machine d'apparence "basique" dont le comportement biomécanique, la polyvalence et l'autonomie sont étrangement proches voir supérieur à l'humain.Le serviteur robuste polyvalent :Il pousse plus loin cette humanisation. C'est la catégorie en vogue aux États-Unis au Canada et en Chine : Optimus (Tesla), F (Figure AI), Atlas V2 (Boston Dynamics), Apollo (Apptronik), Neo (1X), G1 (Unitree), Phoenix (Sanctuary AI)… Ils partagent un design inspiré du film "I, Robot" (Alex Proyas, 2004), qui a imposé une vision collective standardisée de l'esthétique humanoïde. Le châssis et les servomoteurs sont partiellement cachés par des éléments de carrosserie épurés, de couleur claire, blanc ou aluminium. Les mains polyarticulées permettent une dextérité complexe. Le cou mobile oriente les caméras comme nous le faisons avec nos yeux pour suivre une action. La tête est proportionnée, mais le visage est absent ou suggéré, souvent remplacé par une vitre noire "mystérieuse", comme un smartphone en veille. Des lumières colorées s'allument par transparence, indiquant l'activation de fonctions ou simulant des émotions, à la manière des costumes futuristes des musiciens Daft Punk (La French Touch, encore !).

F02 avec architecture Helix de Figure AILes applications immédiates visent essentiellement l'industrie sur des manipulation complexes et variées d'objets légers, ou la logistique sur site dans le secteur tertiaire. L'ambition affichée reste l'usage domestique pour les tâches ménagères. C'est cette dernière opportunité très prometteuse qui attire les investisseurs et fait le buzz sur les réseaux.Le compagnon communiquant :Il offre une liberté créative maximale et assume sa nature artificielle tout en cherchant l'attachement émotionnel. De C-3PO de "Star Wars" (Georges Lucas, 1978) au robot Pepper (Aldebaran) ou Mirokaï (Enchanted Tools), cette famille partage des traits communs comme de grands yeux ronds, des mouvements lents, un visage expressif à la manière d'un enfant attentif, obéissant et serviable.

Pepper de Aldebaran (ex-SoftBank)Leur force et leur taille sont volontairement réduites. Ils interagissent avec l'humain sans prétendre être humain, ce qui facilite confiance et communication.Fidèles à la promesse de leur apparence, ils permettent une adoption forte. On les retrouve déjà auprès de populations fragiles : hôpitaux, maisons de retraite, écoles.
Les designs ambiguës à maîtriserl'androïde hyperréaliste :Les androïdes hyperréalistes cherchent l'illusion parfaite. L'exemple cinématographique le plus célèbre reste "Blade Runner" (Ridley Scott, 1982), où Roy (joué par l'insaisissable Rutger Hauer) est un androïde parfait, un "Replicant", supérieur à l'humain, qui cherche un sens à sa "vie", et (spoiler alerte) le découvre dans la compassion, en épargnant l'inspecteur Deckard (joué par Harrison Ford) juste avant de "s'éteindre".

Replicant dans le film "Blade Runner" de Ridley Scott (1982)« J'ai vu des choses que vous, humains, ne pourriez croire… Des navires de guerre en feu, surgissant de l'épaule d'Orion… J'ai regardé des rayons C briller dans l'obscurité, près de la Porte de Tannhäuser… Tous ces moments se perdront dans le temps… comme… des larmes dans la pluie…"Dans la réalité, des projets de recherche comme Erica (Hiroshi Ishiguro) atteignent un niveau de réalisme troublant : peau texturée en silicone, visage expressif s'adaptant au contexte, clignements des yeux, mouvements naturels. Mais cette illusion se heurte vite à 200 000 ans d'évolution de l'homo sapiens. Notre cerveau détecte le moindre détail perturbant l'illusion et génère aussitôt un malaise devant cet être "anormal". On glisse dans la fameuse "vallée de l'étrange".

En bionique, le phénomène est similaire. Une prothèse de main n'est pas qu'un outil fonctionnel : elle doit permettre à la personne de se reconnaître, de projeter son identité. Plutôt que d'afficher un design affirmé, coloré, transformant la prothèse en objet visible valorisant, certains patients choisissent des prothèses hyperréalistes discrètes pour "disparaître" dans la normalité, dans le regard des autres ou dans l'image qu'ils voient de leur propre corps.Habiller une main robotique avec une peau artificielle ne fonctionne pas bien. Au moindre mouvement, des plis anormaux trop visible apparaissent, et le silicone couramment utilisé, s'abime trop rapidement. Le plus souvent, les mains "esthétiques" les plus réalistes sont passives, immobiles, ce qui reste un compromis moins voyant et plus acceptable pour beaucoup de personnes. Cette raideur peut à son tour attirer le regard, et ce qui devait apporter de la discrétion attire l'attention voire un rejet.La même question pourrait se poser avec les robots : voulons-nous qu'ils se fondent dans notre quotidien ou qu'ils affirment leur différence ? Mais là aussi, pour le moment, la limite physique des matériaux permettant d'imiter la peau et notre capacité à relever les détails suspects, limite ce choix.L'esclave rebel :Avez-vous remarqué ces nombreuses vidéos où des ingénieurs maltraitent leurs propres robots pour soi-disant "tester leur robustesse" ? Même si bien sûr le robot n'est qu'une machine et qu'il s'agit souvent de vidéos humoristiques, comment expliquer cette violence ? Auraient-ils fait la même chose avec un robot enfantin comme Pepper d'Aldebaran ou un Digit impersonnel d'Agility Robotics ? Cette violence révèle peut-être une projection inconsciente : nous traitons mal ce que nous percevons comme une menace potentielle, une sorte de test physique pour démystifier nos appréhensions.En regardant de plus près le design de ces robots humanoïdes visés par ces attaques, et qui par ailleurs déclenche autant de suspicion du grand public, on constate qu'il s'agit de modèles sensés répondre à l'archétype du "Serviteur robuste polyvalent" vu précédemment, mais qui présente aussi une ambiguïté avec l'archétype de "l'Animus guerrier". Et effectivement, dans l'inconscient collectif, la frontière entre les deux occupe une zone floue.Historiquement, dans toutes les cultures, les guerriers des peuples vaincus devenaient les esclaves des vainqueurs. L'humiliation des meneurs pour anéantir leur mental "Alpha" était la clef de leur obéissance. A l'inverse, lorsque les esclaves se révoltent, ils passent soudainement de serviteur obéissant à guerrier destructeur.A une échelle de violence bien inférieure, nous avons tous expérimenté ce thème de l'adolescent obéissant qui a l'ambition de se révolter contre les repères familiaux stables de ses parents pour partir explorer le monde. Et dans la vingtaine, cet enthousiasme est souvent bridé par l'asservissement hiérarchique des générations précédentes, créant des frustrations refoulées. Puis, à défaut d'un travail sur soi, nous évacuons à notre tour ces frustrations… en freinant les générations suivantes.

Humanoïdes de service dans le film "I, Robot" de Alex Proyas, avec en vedette Will Smith (2004)Cette classe de robots humanoïdes "serviteurs", inspirée de l'esthétique du film "I, Robot", possède une filiation directe avec la culture manga japonaise, d'Astro Boy (Osamu Tezuka, 1952) à "Ghost in the Shell" (Mamoru Oshii, 1995), mais aussi avec les auteurs et dessinateurs européens des "Humanoïdes Associés" (Jodorowsky, Moebius, Druillet, Bilal…). Ces artistes ont créé une iconographie référente pour illustrer des fictions dystopiques sombres, s'inspirant notamment des armures des chevaliers et des samouraïs médiévaux. Cet aspect métallique froid avec des visage figés, inexpressifs ou cachés derrière une visière, est très présent dans notre inconscient collectif.

Le casque et masque "Koboshi Kabuto", qui a inspiré celui de Dark Vador, provient d'un seigneur samouraï "Date Masamune" du XVIe siècle
La voie de la neutralité :Ainsi, dès qu'on attribue un genre à un robot humanoïde, et notamment de style masculin, notre inconscient met en place des stratégies comportementales et des projections parfois contreproductives, comme la peur d'une révolte. Pour le designer, cette approche représente un "no-go", un piège vers lequel la catégorie du "domestique robuste polyvalent" glisse trop facilement. Certaines start-ups vont devoir revoir leur copie.Et justement, le design du robot Neo (1X), rejoint par le F03 (Figure AI) et très récemment par UMA et Robody (Devanthro), répond à ce challenge en ajoutant un vêtement au robot. Cet uniforme en tissus de couleur neutre, retire toute représentation de genre. Il le rapproche encore plus de nos conventions sociales en délimitant clairement sa fonction de Serviteur. Cet habit, comme un symbole de dignité, limite les projections personnelles et facilite l'adoption dans un environnement personnel pour des tâches domestiques. A la manière d'un uniforme dans une école qui limite la projection des égos et favorise l'obéissance, il affiche la promesse de sécurité.

NEO de 1X

F de Figure AI

UMA

Robody de Devanthro
De mon avis personnel, cela règle une partie de la question sur la texture métallique froide. Il reste à déterminer la forme idéale que doivent prendre le visage et les mains. La vitre fumée sombre "cachant" les optiques reste troublante, bien qu'elle fasse référence à certains éléments de carrosserie du monde de l'automobile, ou à nos écrans de smartphone quand ils sont éteints. Les mains, leurs mouvements, leurs textures au touché et même leur température chaude ou froide sont aussi un sujet important pour l'expérience positive de l'utilisateur.Finalement, des robots humanoïdes collaboratifs non genrés, avec un habit ou un style enfantin, seront plus facilement "adoptés" et même "respectés" par l'utilisateur. Enfin, dans le contexte industriel s'est ouvert une large place pour des robots humanoïdes avec un design purement fonctionnel, sans chercher la ressemblance humaine.
Contexte socioculturel et éthique : Les enjeux du design
Un paradoxe face à l'inconnuLes enquêtes d'opinion révèlent un paradoxe. Nous acceptons massivement les robots dans certains contextes (industrie, exploration spatiale, chirurgie assistée) mais restons réticents dans d'autres. Un robot qui nettoie les rues ? Oui. Un robot qui garde vos enfants ? Les avis se divisent fortement.Un robot de soutien scolaire peut offrir une patience infinie, une disponibilité constante, une adaptation au rythme de chaque enfant. Mais peut-il agir avec la même subtilité et pédagogie qu'un humain quand il faut adapter ses encouragements ou ses reproches aux émotions de l'élève, au contexte familial ? Comment peut-il faire preuve d'empathie lors d'un moment de découragement ? C'est pourtant ce qui fait la richesse de la relation entre l'enseignant et l'élève.Mais toute ces questions restent vagues ou hypothétiques. Les exemples de robots humanoïdes cités sont exceptionnels et il est évident que tant qu'ils ne seront pas présents dans notre quotidien, nous ne pouvons que formuler des hypothèses, et les sondages d'opinion ne révèlerons que des appréhensions non fondées.Il est difficile actuellement de parler d''acceptation sociale alors que les usages sont encore inconnus. En attendant, nous pouvons simplement observer ces initiatives expérimentales en gardant à l'esprit que les repères de notre société évoluent en même temps que ces nouvelles technologies.
Les variations culturelles géographiquesLes attentes vis-à-vis de ces robots varient selon les régions du monde, reflétant des valeurs culturelles profondément différentes.Dans les pays des BRICS+, loin de la vision occidentale dominante, les modèles culturels évoluent très vite avec l'apparition d'une nouvelle classe moyenne assez jeune qui créé une dynamique en faveur de l'adoption de nouvelles technologies en rupture, à la manière de la génération occidentale des trente glorieuses dans les années 1960.

Sophia de Hanson Robotics au sommet "Future Investment Initiative" à Riyad en 2017En 2017, l'Arabie saoudite a accordé la citoyenneté au robot Sophia lors du sommet "Future Investment Initiative" à Riyad. Ce geste symbolique marque la volonté de valoriser l'adoption rapide de nouvelles technologies, avec un double objectif. D'une part la diversification économique pour réduire la dépendance au pétrole, et d'autre part modernisation de l'image internationale pour attirer talents et investisseursCe coup médiatique interroge. Peut-on être citoyen sans conscience, sans responsabilité légale ?De son côté, le Japon explore la notion de "personnalité électronique", un statut juridique intermédiaire permettant d'attribuer certains droits et responsabilités aux IA avancées.Habituée à la présence de robots de compagnie depuis plus de 20 ans, la population japonaise éprouve moins ce malaise que les populations occidentales. Notre culture façonne notre seuil de tolérance.

Paro, le robot Japonais destiné à accompagner les personnes âgées atteintes d'Alzeimer en 2005Face au vieillissement démographique du pays, le soin aux personnes âgées est un sujet sensible. Des robots comme Paro en 2005 ou Pepper en 2015 sont déployés en maisons de retraite. Comme l'explique Cécile Dolbeau-Bandin en 2021 dans son ouvrage "Un robot contre Alzheimer. Approche sociologique de l'usage du robot Paro dans un service de gériatrie" les résultats sont encourageants : réduction de l'anxiété, stimulation cognitive.En Europe, depuis 2023 nous commençons à déployer les robots Mirokaï dans les structures hospitalières. La réduction de l'anxiété est le premier avantage, apprécié par les populations fragiles comme les personnes âgées, les enfants, les personnes atteintes de maladies chroniques. Mais il est aussi apprécié par les thérapeutes qui trouvent ici un assistant dans le soutien moral du patient. Ce dernier devient plus coopératif et le thérapeute peut se focaliser sur ses soins. D'autres outils plus spécifiques sont ensuite déployés sur cette plateforme en fonction des besoins.

Avec 700 millions de caméras de surveillance, la Chine compte près d’une caméra pour deux personnes, contre 5 000 caméras en agglomération parisienne. Aussi la population est d'avantage prête à croiser dans les espaces publics un robot humanoïde pour le maintien de l'ordre. Cela rassure même une partie de la population pour qui la conscience aiguë de l'intérêt général prime sur les intérêts personnels.

PM01 développés par EngineAI
Avec un design masculin marqué et dissuasif, le PM01 a été développés par EngineAI. Encore à l'état de test, Il est capable de prendre des décisions autonomes ou semi-autonomes, notamment sur le signalement d'infractions et assure pour le moment un rôle de patrouilleur dissuasif.
Premières réponses aux questions éthiques liées à la "promesse" du designPeut-on déléguer à une machine une décision de vie ou de mort ?Que ce soit pour le maintien de l'ordre publique ou dans le domaine militaire, cette question est moralement essentielle.Les "robots tueurs autonomes" (LAWS - Lethal Autonomous Weapon Systems) font l'objet d'une campagne internationale pour leur interdiction. L'argument central : seul un humain peut porter le poids moral d'ôter une vie. Confier cette décision à un algorithme, c'est franchir une ligne rouge anthropologique.Actuellement, les dispositifs concernés par cette question sont essentiellement des logiciels militaires d'interprétation et de désignation de cibles assistés par l'IA.Les architectures récentes d'IA multiagent peuvent améliorer la fiabilité des réponses à un résultat entre 98% et 99%, avec un filtrage efficace des "hallucinations" du modèle, une contextualisation par graph, du reinforcement learning pour créer des bases de données spécialisées, et des tests de validation rigoureux. Ce résultat est sans commune mesure avec les IA grand publique qui tournent autour de 60% à 90%. Et pur autant, dans ces domaines sensibles, c'est un humain expert qui interprète le résultat final.La dimension physique d'un robot autonome ajoute au sujet un côté spectaculaire médiatique, surtout s’il affirme un design agressif, la "promesse" n'est pas rassurante.Mais en pratique, cela complexifie le développement et l'utilisation, notamment pour que le système ne se retourne pas contre l'utilisateur. Les professionnels de l'ordre publique et les militaires sont d'avantage intéressés par des systèmes semi autonomes sur lesquels il garde le contrôle. Ils développent des solutions spécifiques à un usage précis, voir même dans la plupart des cas, une robotique simplement fonctionnelle non léthale.

LS3 AlphaDog de Boston DynamicsEn 2012 Boston Dynamics avait présenté un robot quadrupède "mule" de soutien logistique pour l'armée, le LS3 AlphaDog, conçue avec la même architecture que Spot en plus imposant, pour assister les soldats dans le transport de matériel jusqu’à 180kg dans des zones escarpées. Les Marines ont pu tester ce prototype en entrainement, mais le bruit de la mini turbine à gaz manquait de discrétion pour un usage réel en zone de combat, ce qui a conduit à la suspension du programme.En 2022, six entreprises de robotique ont publié une lettre ouverte à l'industrie de la robotique dénommée "General Purpose Robots Should Not Be Weaponized"En l'absence de règlementation stricte, elles reconnaissent que « l'ajout d'armes à des robots qui sont télécommandés ou commandés de manière autonome, largement disponibles au public et capables de naviguer vers des endroits auparavant inaccessibles où les gens vivent et travaillent, soulève de « nouveaux risques de préjudice et de graves problèmes éthiques ». Dans la lettre, Boston Dynamics, Agility Robotics, ANYbotics, Clearpath Robotics, Open Robotics et Unitree s'engagent moralement à « ne pas militariser nos robots polyvalents à mobilité avancée ou les logiciels que nous développons qui permettent la robotique avancée et nous ne soutiendrons pas d'autres personnes à le faire ».Ils précisent que « lorsque cela est possible, nous examinerons attentivement les applications prévues par nos clients pour éviter une éventuelle militarisation », et ajoutent l'engagement « d'explorer le développement de fonctionnalités technologiques qui pourraient atténuer ou réduire ces risques ».A noté que ce communiqué ne mentionne rien concernant l'utilisation de leurs robots à des fins de surveillance et de reconnaissance aux côtés d'unités militaires ou de policiers. Et effectivement, pour le moment il existe plutôt des robots de surveillance et d'intervention pacifiques.

Robot policier RT-G de Rotunbot en phase de test à Wenzhou, en Chine.Le robot policier RT-G (Rotunbot) par exemple, a été développé en 2025 en Chine pour des missions de patrouille et intervention, sans arme léthale. Loin de la forme humanoïde, avec un pneu sphérique, ses 150kg, et ses 10h d'autonomies, il est capable de neutraliser un individu à l’aide d’un filet ou de lancer des gaz lacrymogènes ou des fumigènes. Contrairement aux robots humanoïdes classiques, il est très rapide, environ 30 km/h, et a une bien meilleure capacité de résistance aux chocs pour résister aux tentatives de destruction.Pour le moment contrôlé à distance, la société envisage de le doter de capacités autonomes. Il a été filmé en essais avec la police à Wenzhou (Zhejiang) et présenté dans des vidéos promotionnelles qui ont fait le tour des réseau sociaux.Son design "fonctionnel" ne cherche pas à promettre la répression par un archétype humanoïde d'autorité "Alpha", mais il n'en a pas besoin. Les codes visuels de sa forme géométrique sombre et compacte ainsi que sa mobilité sont suffisamment parlantsEn cas de décès à la suite de la décision d'un robot autonome, qui est responsable ?Un robot chirurgical qui assiste une opération complexe prend-il des "décisions" ? Un véhicule autonome confronté à un dilemme moral, comme sacrifier son passager ou un piéton, fait un choix éthique programmé à l'avance. Où placer le curseur ? Un robot domestique blesse accidentellement quelqu'un : qui est responsable ? Le propriétaire ? Le fabricant ? Le concepteur de l'algorithme ?Ces questions sont légitimes d’un point de vue humain, mais biaisées du point de vue de la machine, qui n’a ni conscience, ni intention. Une IA ne fait pas la différence entre le monde réel et le monde virtuel. Il traite des données, pas des situations vécues. Comme pour toute machine complexe, c’est la qualité de l’architecture du système, de son entraînement et de sa validation, qui conditionne la fiabilité de son action.En cas de dommage ou d’accident, la responsabilité reste humaine. Mais serait-ce désormais celle de l’équipe qui l'a conçu, validé et déployé plutôt que celle de l'utilisateur ? Car la "promesse" de l'IA et de leurs développeurs est bien de soulager l'utilisateur dans ses prises de décisions.

Cette question est déjà débattue dans le cas des véhicules autonomes, et les experts sont partagés. Autant la responsabilité d'une personne physique peut être engagé, autant un système autonome peut diluer cette responsabilité dans la chaine de développement et rendre certains cas insolubles. Les procédures d'enquête de l'aviation civile, où l'avionique comprends de nombreux systèmes autonomes, pourraient servir de modèle. Mais elles sont longues, complexes, couteuses et destiné d'avantage à des procédures collective qu'à un accident individuel.
Itérations d'architectures et réglementation :Nous vivons aujourd’hui en IA une phase d’itération rapide des architecture systèmes, notamment avec l'IA générative agentique.Les outils de développement sont nombreux, fréquemment mis à jour, et les combinaisons d’architectures deviennent presque infinies.De nouvelles approches émergent chaque mois, tandis que certaines méthodes, considérées fiables hier, deviennent rapidement obsolètes.Il viendra un moment où cette dynamique va ralentir au profit de la multiplication des applications. Les architectures seront standardisées à des domaines permettant de fiabiliser la gestion des risques.Des bonnes pratiques seront alors établies, enseignées, intégrées dans de nouvelles normes ISO, et probablement inscrites dans la législation.L'Europe a pris les devants avec l'AI Act, adopté en 2024. Ce règlement classe les IA par niveau de risque et impose des contraintes proportionnées. Les robots humanoïdes destinés au grand public entrent dans les catégories à risque élevé, nécessitant transparence, traçabilité et supervision humaine.

Gestion des risques par l'AI ActLes Dispositifs Médicaux bioniques sont en avance sur ces sujets, car la règlementation est très exigeantes avec la question de la sécurité pour les utilisateurs, même en classe I (dispositifs externes, non implantés)
Ces normes comme l'ISO 133485 en Europe ou la 21 CFR Part 820 / QSR de la FDA aux USA, posent des contraintes élevées qui facilitent la transposition des technologies aux autres secteurs.

Wandercraft chez Renault avec Calvin-40Par exemple, Wandercraft a pu assez facilement adapter ses solutions médicales, comme l'exosquelette Atalante, aux normes de l'industrielles automobile pour développer leur cobot Calvin-40 avec Renaut.
Ainsi les mains bioniques facilitent l'intégration des robots humanoïdes dans notre société, comme l'avait prédit Masahiro Mori.
Conclusion : choisir les robots que nous méritonsNous sommes à un point de bascule. Les robots humanoïdes ne relèvent plus de la science-fiction ou du laboratoire. Ils s'apprêtent à peupler nos usines, nos hôpitaux, nos foyers. Mais contrairement aux révolutions technologiques précédentes, le besoin de nous différencier de ces machines nous confronte directement à une question existentielle, "qu'est-ce qui définit l'humanité ?"Le design de ces robots, leur apparence, leur comportement, leur rôle, n'est pas qu'une question technique ou marketing. C'est un miroir tendu à notre société. Des robots hyperréalistes qui miment l'humain révèlent peut-être un désir de maîtrise totale, ou d'autres ombres de notre inconscient. Des robots ostensiblement artificiels mais attachants suggèrent que nous cherchons moins des substituts humains que des compagnons d'un nouveau genre. Des robots purement fonctionnels indiquent une relation instrumentale, où la machine reste à sa place d'outil.Aucun de ces choix n'est neutre. Aucun n'est universel. La "Humanoid French Touch" dont parlent les innovateurs français s'enracine dans notre culture : un certain sens de l'élégance, un équilibre entre fonction et émotion, une méfiance vis-à-vis de l'utilitarisme pur. C'est précieux car cela signifie que nous gardons une capacité de décision, nous ne subissons pas une robotique univoque venue d'ailleurs.Deux scénarios s'esquissent pour les prochaines décennies. Le premier : nous développons un écosystème diversifié de robots, chacun adapté à un contexte, un usage, une sensibilité culturelle. A la manière de l'automobile, les robots japonais auront une approche différente des robots occidentaux eux même différents des robots américains. Les robots français joueront la carte de l'élégance fonctionnelle. Cette diversité enrichit.Le second scénario est moins réjouissant. Par manque de dynamique entrepreneurial innovante, à la manière des smartphones, quelques géants technologiques imposeront leurs standards, uniformisant designs et interactions. Nous perdons alors la capacité de choisir nos compagnons robotiques. Ils nous sont simplement fournis, et nous ne maîtriserons plus les paramétrages profonds.Entre ces deux futurs, notre responsabilité collective est engagée. Les concepteurs doivent intégrer une rigueur éthique dans la "promesse" de leur design, pas comme une contrainte a posteriori. Les législateurs doivent anticiper sans brider l'innovation. Et nous, utilisateurs potentiels, devons exiger transparence et contrôle.Une dernière question reste ouverte : jusqu'où voulons-nous que les robots nous ressemblent ? Ma pratique en bionique m'a appris qu'il n'y a pas de réponse unique. Certains patients veulent une prothèse invisible, d'autres la transforment en œuvre d'art. De même, certains adoreront un robot compagnon presque humain quand d'autres préféreront une altérité assumée.L'essentiel est que ce choix nous appartienne. Que nous ne dérivions pas, par inattention ou fascination technique, vers des robots qui nous ressemblent trop, ou trop peu. Car c'est dans cet écart soigneusement calibré entre similarité et différence que se joue la possibilité d'une cohabitation harmonieuse.Les robots que nous créons disent qui nous sommes. Prenons le temps de nous demander qui nous voulons être.
Guillaume Bonifas : Entrepreneur en Robotique, MedTech, Clinicien, Expert en solutions bioniques et IA Physique.
Article écrit en Décembre 2025 - Mise à jour en Juillet 2026
Carl Jung, "Collected Works of C. G. Jung, Vol. 9, Part 1 - Archetypes and the Collective Unconscious" (1959)
Ortony, A., Norman, D. A., & Revelle, W. (2005). “Affect and proto-affect in effective functioning” Who needs emotions, 173-202.
Cécile Dolbeau-Bandin. "Un robot contre Alzheimer - Approche sociologique de l'usage du robot Paro dans un service de gériatrie" (2021)
LAURA KUNOLD, Ruhr University Bochum, NIKOLAI BOCK and ASTRID ROSENTHAL-VON DER PÜTTEN, RWTH Aachen University, "Not All Robots are Evaluated Equally: The Impact of Morphological Features on Robots’ Assessment through Capability Attributions" (2023)
Dean Aaron Ollah Mobed, Andrew Wodehouse and Anja Maier, "The aesthetics of robot design: towards a classification of morphologies" (2024)
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